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07.10.2010

Nobel

philip_roth_jrgen_frank2.thumbnail.jpgA quoi peuvent bien songer ceux du jury Nobel, des gens que j’imagine vieux, vieux et progressistes mais également dotés du sens de l’histoire. A quoi pense donc ce satané jury quand il phosphore sur qui pourrait-être le Lauréat du Nobel de littérature qui sera remis à 13h00. La planète entière des lettres milite pour l’évidence, la désignation de Philip Roth car il serait grand temps que l’un des grands écrivains américains de ce temps bénéficie enfin d’une telle reconnaissance.

A soixante-dix-sept ans, cheminant encore alerte dans la république internationale des lettres, Roth est loin d’être semblable à son héro Zuckerman, fatigué. Entre l’Upper west side hivernal et les beaux jours dans le connecticut, Philip Roth écrit, il écrit et écrit encore. « Indignation » vient d’être traduit ici par Gallimard alors que quelques jours plus tôt « Nemesis », un roman qui évoque la polio intervenue en 1944 dans son New Jersey natal triomphe aux Etats-Unis. Le plaisir et la nécessité d’écrire, avec l’âge, deviennent un combat pour Roth. Un combat, car Roth, torturé par son mal de dos continue d’écrire, debout. Alors, tant qu’il est debout, espérons que du côté de Stockholm un jury jugera que cette affaire a trop duré et que le Prix Nobel 2010 de littérature est donc attribué à …. Philip Roth.

Lyon, le 7 octobre 2010.

Photo: DR

14.08.2010

P comme "Prix littéraires"

P3.jpg

Même si du côté de Gallimard, Grasset, Le Seuil et autre Hachette on commence à ferrailler pour, au final, se mettre d’accord sur qui devrait faire bingo lors des prix littéraires de l’automne, je ne suis pas devenu dingo au point de vous parler de ces fameux prix au milieu du mois d’août. En fait, je veux juste attirer votre attention sur un petit bouquin de Thomas Bernhard intitulé « Prix Littéraires » que Gallimard publie dans la collection blanche. Né aux Pays-Bas au début des années trente, au Zénith du succès dans les années soixante et disparu il y a presque vingt ans, Thomas Bernhard est probablement solidement implanté dans le quarteron des grands écrivains de langue allemande. En 1980, l’écrivain termine ce « Prix Littéraires » qui ne sera jamais publié du vivant de l’auteur. Bardé de prix, reconnu, adulé et respecté, Bernhard ne sera jamais du genre à se laisser embarquer dans le cirque littéraire et le monde artificiel des reconnaissances aux allures parfois articicielles. Dans ce très court ouvrage de quelques 150 pages, chacun, va en prendre pour son grade et avec un art exceptionnel de la détestation Bernhard interpelle l’industrie du livre, celle de la littérature et tout ce petit monde qu’il épingle avec talent et humour.

thomas bernhard.jpgA propos de distinctions honorifiques et de prix, je me demande après la remise par Iggy Pop, de la médaille de chevalier des Arts et Lettres à Philippe Manœuvre, s’il ne serait pas correct de remettre également le Goncourt au distingué rédacteur-en-chef de Rock n’Folk, tant la compilation de ses éditos, bien qu’aussi épais que des tranches de saumon d’Ecosse, mériterait au titre du patrimoine de figurer dans l’éternité de la littérature française. En attendant d’y voir plus clair dans l’avenir de Manœuvre et d’envisager sa publication dans la Pléiade, ruez vous sur ce « Mes Prix Littéraires » plutôt piquant.

Thomas Bernhard, « Mes Prix Littéraires », Gallimard, 12.50 euros

Lyon, le 14 août 2010.

02.08.2010

K comme "Kerouac"

K.jpg

On savait, tout du moins la légende le colportait jusqu’à nous, on savait donc que Kerouac avait tapé à la machine à écrire « Sur la route » en trois semaines sur un …. Rouleau de papier d’une quarantaine de mètres. On savait aussi que la version, que nous lisions depuis que nous avions découvert Jack Kerouac, était passée à la machine, comme lessivée par des éditeurs que d’ailleurs l’auteur avait mis du temps à convaincre de faire leur travail. Aujourd’hui Gallimard publie dans une traduction de Josée Kamoun cette version du « rouleau original » de ce canadien français devenu un mythe de la littérature américaine. Ce fameux rouleau objet de cette édition définitive est réapparu à New York en 2001 lors d’une vente aux enchères mais les spécialistes supposent qu’il y manque les derniers mètres. Ne comptant pas me mettre à la lecture de « Sur la route (le rouleau original) » et de ses 500 pages il n’est pas impossible que j’attende que l’on publie la version, cette fois-ci définitive, avec les quelques mètres faisant défaut. En revanche si certains d’entre vous avaient jusqu’ici échappé à ce chef d’œuvre de la littérature beatnik, la publication de la version « rouleau » est peut-être une opportunité de lecture en ce mois d’août, un rouleau qui vous rappellera une route, un manuscrit qui faisait dire à Kerouac « je l’ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route ».

  • > Jack Kerouac, « Sur la route » (le rouleau original), Gallimard, 24 euros

Lyon, le 2 août 2010.

08.05.2010

Mainstream

994191439.jpgComme certains d’entre-vous, c’est avec plaisir et satisfaction que j’avais dévoré, « De la Culture en Amérique » le précédent et assez novateur ouvrage de Frédéric Martel. Aujourd’hui, le même auteur nous propose « Mainstream » un livre sous-titré « Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde ». Cet ouvrage bien moins rigoureux que son prédécesseur demeure pourtant une lecture non seulement utile mais agréable. Au gré des voyages et des rencontres de Martel aux quatre coins du monde, l’auteur s’essaye à dessiner le panorama des industries créatives. Au cœur du bouquin de Martel figurent bien entendu en bonne place l’Amérique. En allant visiter Valenti, Geffen, Eisner, en parcourant Hollywood mais aussi Bollywood et Naccache, en s’intéressant au Prince Al Waleed, à Al Jazzera tout comme à l’aventure de Berry Gordy, la puissance américaine demeure pourtant au cœur de cette enquête mais la force de Frédéric Martel dans son nouveau bouquin est de nous entraîner aussi vers ces contrées que l’on désigne comme émergentes et qui sont déjà de solides machines à rêve et à divertissement.

Chichiteur, comme parfois il affectionne de l’être, le quotidien Le Monde a été une des rares publications à mettre un bémol à son enthousiasme indiquant, à juste titre d’ailleurs, que l’approche européenne est un peu le parent pauvre du bouquin de Martel. Cela étant, ne cachons pas notre joie, cette chevauchée dans les industries du divertissement concoctée par Frédéric Martel est épatante même si, de temps à autre, on a envie de laisser l’auteur interviewer tel ou tel de ses interlocuteurs sans nous. « Mainstream » est donc une lecture nécessaire et qui donnera la salutaire envie à ceux qui découvriront pour l’occasion l’auteur de se ruer sur son précédent ouvrage. Soyez-en certain.

« Mainstream » de Frédéric Martel, Flammarion, 22,50 euros

« De la Culture en Amérique » de Frédéric Martel, Gallimard, 32 euros.

Egalement disponible en Folio-Gallimard

Lyon, le 8 mai 2010.

14.11.2009

Editer

Dans le « Monde des livres » de la semaine passée, Laurent Jean-Pierre consacrait un long et intéressant article à Raymond Williams ou plus exactement à son ouvrage « Culture et matérialisme » que les excellentes éditions « Les Prairies Ordinaires » viennent de porter à la connaissance du public français. Avec Stuart Hall, dont les éditions Amsterdam, assurent également la diffusion de certaines traductions, Williams est considéré comme l’un des piliers des « Cultural Studies » qui font à juste titre la fierté de l’université britannique.

Autant nous devons nous réjouir du travail effectué par ces éditeurs à la surface financière bien modeste, autant on doit s’interroger sur le fait que c’est plus de vingt ans après sa disparition que Raymond Williams est publié dans notre pays. Soyons clairs, on peut légitimement s’interroger sur la qualité du travail éditorial des Seuil-Gallimard-Hachette et autres Flammarion.

L’an passé déjà les éditions « Zones » publiaient « Sous-culture, le sens du style » un ouvrage de Dick Hebdige qui quant à lui avait été édité en….1979 en Grande-Bretagne.

Par ailleurs, quand on considère les prix publics pratiqués désormais dans notre pays concernant les ouvrages de sciences humaines on doit encore plus s’inquiéter. Quand on sait que le bouquin de Williams est vendu 15 euros ou que celui de Hebdige est de seulement 13 euros, comment ne pas s’interroger une nouvelle fois sur des éditeurs qui adorent s’afficher comme « de référence » mais qui en vérité ne font plus leur métier sauf à considérer que publier un bouquin de sociologie avoisinant les 30 euros c’est encore de l’édition.

Merci donc aux « Prairies Ordinaires », aux « Editions Amsterdam », à « Zones » et à « La découverte » de faire leur travail. Quant aux autres nous nous abstiendrons de les féliciter pour leurs apports respectifs aux arts du jardinage, du bricolage, de la cuisine sans oublier ces nombreux témoignages de « people » qui nous aident tant à vivre.

Lyon, le 14 novembre 2009.

28.08.2009

X comme « XXI »

X.jpgCela faisait longtemps que je voulais signaler l’aventure de cette étonnante et « classieuse » revue « XXI » (vingt et un) qui semble s’installer dans la durée comme quoi le talent et l’innovation peuvent encore s’imposer tout en ne bénéficiant pas de l’appui des mastodontes industriels même si Gallimard et Flammarion participent à son capital.

« XXI », depuis moins de deux ans, sillonne le monde des arts, de la littérature et de la politique de façon inédite non sans accorder une place décisive au visuel. Avec « Le Tigre », cette revue est probablement la bonne nouvelle des années 2000. On pourra toujours objecter tel angle de prise de vue sur les affaires du monde ou un ton parfois irritant, il n’empêche que « XXI » est à découvrir et à soutenir.

IMAGE_XX1-a1533.gifEn décidant à la fin du printemps de sortir son premier numéro hors-série intitulé « Histoires de livres » la revue montre tout de même un manque de souffle, les soixante pages proposées n’offrant pas le foisonnement que véhicule traditionnellement la revue régulière. Cela étant on lira avec intérêt le texte offert par Orhan Pamuk et « La bible de Gutenberg au pays des Soviets » d’Yves Stavridès, le Portofolio et les news se situant en deçà de nos espérances.

  • > « XXI », 3 rue Rollin, Paris 5ème - 01 42 17 47 80 et www.leblogde21.fr. Le formulaire d’abonnement étant directement téléchargeable

Lyon, le 28 août 2009.

27.07.2009

E comme « Eugène (Sue) »

E 2.jpgAmateur de beaux meubles, de bibelots exquis et d’un certain art de vivre encore rare à l’époque, Eugène Sue n’incarnait en aucune façon le monde décrit dans son chef d’œuvre « Les mystères de Paris ». Auteur dans un premier temps de romans maritimes, ce médecin et fils de médecin avait écrit parfois plus par nécessité que porté vers un véritable destin littéraire. C’est d’ailleurs après une douloureuse passe financière que Sue se remet à sa table d’écrivain et livre « Arthur », ce roman dont le héro est un dandy cynique qui cousine étrangement avec son auteur.

Requinqué financièrement, c’est en décrivant l’univers glauque des bas-fonds de la ville qu’Eugène Sue va signer son ouvrage majeur. Loin d’être un socialiste qui s’ignorait, c’est en écrivant « Les mystères de Paris » dira Dumas que Sue « se mit à aimer le peuple, qu’il avait peint, qu’il soulageait, et qui, de son côté, lui faisait son plus grand, son plus beau succès ».

« Les mystères de Paris » furent effectivement un très grand succès mais aussi un scandale permanent au fil de la parution du feuilleton.

En campant ce petit peuple, ces pariats et ces malfrats sans foi ni loi, Sue va apparaître comme peut-être le plus grand provocateur de ce siècle en matière de littérature. Tout le monde lira le feuilleton des « mystères », les bourgeois comme les illettrés qui se faisaient lire par autrui les pages du journal. Le pays se divisera à propos des « mystères » dont tout le monde attendait avec impatience « la suite au prochain numéro ».

Eugene Sue.jpg

Cet archétype du roman-feuilleton vient donc de connaître une nouvelle édition (une nouvelle vie ?) grâce à Quarto-Gallimard et à Judith Lyon-Caen qui supervise avec talent un texte et des annexes fort intéressantes. En accompagnant ces « Mystères de Paris » d’analyses qui s’interrogent fort justement sur la réelle portée politique et sociale du feuilleton mais aussi en reproduisant également quelques-unes des réactions de l’époque, ces quelques 1300 pages que je compte écluser avant de partir en voyage seront peut-être l’une de vos lectures de l’été. C’est tout le mal que je vous souhaite.

  • Eugène Sue, « Les mystères de Paris », Quarto-Gallimard, 26,90 euros.

Lyon, le 27 juillet 2009.

22.07.2009

C comme « Comptoir »

C 3.jpgVous en rêvez depuis des mois. Sous la treille, dans un confortable fauteuil de jardin, petit coussin dans les reins, verre de rosé bien frais à portée de main, vous parcourez légèrement somnolent un de ces bouquins sans importance dont au fil des pages vous savez que vous n’arriverez jamais au bout. En pareille circonstance il convient de toujours veiller à se saisir d’un livre sans importance. Dans le cas contraire vous risquez de culpabiliser et de vous ruiner ainsi la journée. Prenez les types qui avant de partir en vacances sont passés chez leur libraire pour acheter la réédition des Essais de Montaigne. Imaginez-les en ce moment, vautrés sous la treille, deux coussins derrière les fesses, les doigts tétanisés par un lourd Quarto-Gallimard entrain d’essayer de faire bonne figure devant leurs ami(e)s. Péniblement ils éclusent un lot de dix pages dans l’heure et les trois verres de rosé avalés les obligent à faire marche arrière pour reprendre le fil d’une lecture qu’ils abandonneront dès que la compagnie aura tourné le dos. En pareille circonstance, assis sous la treille, avec les coussins et le verre de rosé il convient de ne pas faire le malin. Il faut assumer.

Pour ce faire les « Brèves de comptoir » de Jean-Marie Gourio vont faire plus que l’affaire. Même si dans votre entourage un poseur traine dans les parages avec votre bon Gourio il n’osera pas ricaner. Une treille, un fauteuil, des coussins, un rosé et un Gourio, ne vous inquiétez pas ça le fait autant qu’un Bourdieu.

hamac.jpgDepuis bien plus de vingt ans, Jean-Marie Gourio nous livre son œuvre sans pareil, sa somme de nourritures sociologiques les plus nécessaires et tel un glaneur de bistro il nous enchante avec ses petites citations puisées au « Bar le Jaguar » ou au « Midi Pile ».

En voici quelques-unes pour la route et vous verrez qu’assis confortablement sous la treille, le rosé frais à portée de main, il n’y a pas mieux pour somnoler agréablement tout en ayant la certitude, au fil de l’été, d’aller au terme des 370 pages.

. Pratique, « Dans une région, je prends toujours un vin de la région et dans un pays, un vin du pays.»

. Ecologique, « Pas étonnant que la forêt brûle, tout est en bois.»

. Catastrophique, « La fin du monde, c’est mieux à la campagne, tu te fais pas piétiner. »

. Catholique, « Le Pape connait quatre-cents langues, mais c’est toujours les mêmes mots. »

. Philosophique, « Je vois pas du tout à quoi ça sert les ongles des pieds. »

. Et enfin, « Faut être con pour calculer son Q.I. »

Bonne sieste à tous.

  • Jean-Marie Gourio, « Brèves de comptoir- L’anniversaire », Pocket 6,50 euros non compris les 0,32 euros de remise autorisée.

Lyon, le 22 juillet 2009.

21.07.2009

C comme « Chagall »

C 2.jpgMoïshe Zakharovich Shagalov – Chagall - aurait 122 ans ce mois de juillet 2009. Il les a. Il est immortel. Il me touche. Il me fait sourire.

Peut-être quelque chose qui vient de l’Est et qui, par le patois de ma mère, catholique entourée d’amies juives, résonne en Yiddish. Ses couleurs et ses naïvetés me remettent en enfance et me racontent des histoires avec le même accent encore teinté d’Europe centrale.

Sourire, car chez lui tout le monde vole : les mendiants au-dessus des toits du village ; la jolie fermière qui plane au-dessus de l’église et dont la tête flotte un ou deux mètres plus haut ; les musiciens ; les animaux…

leviolonistebleu.jpg

Sourire, parce que j’entends jouer ses violonistes et que je me revois avec le trois-quarts d’occasion que mon père m’avait offert. Leurs notes sont magiques et leur musique raconte des histoires bien mieux que mes crincrins. Il y en a un, au visage couleur d’herbe qui, en manteau blanc, joue sur les toits enneigés et chante sûrement « Petrouchka, ne pleure pas, entre vite dans la danse, fais danser tes nattes blondes, ton petit chat reviendra… ». Un autre joue dans la nuit, perché dans un arbre en regardant la fenêtre illuminée de la maison d’où montent les chants et les rires des convives au repas de noce. Un autre encore, aux mains et au visage tout verts, en redingote indigo, saute à cloche-pied sur des toits de bois. Un gros poisson bleu ailé, une horloge accrochée à son ventre, survole la rivière et de sa nageoire en forme de main laisse échapper un archet et un violon jaune.

Sourire à cause des trains quand, à Paris, un chat sur la fenêtre regarde la tour Eiffel pendant qu’une locomotive roule, tête en bas, en crachant un panache de fumée claire.

Sourire de la gravité de ses amoureux en rose, en gris, en bleu, en vert ; celui qui vole au-dessus du bouquet qu’il vient d’offrir ; celui qui se promène et tient par la main sa belle en rouge qui flotte dans l’air comme un ballon ; celui qui, en veste grenat, perché sur les épaules d’une jolie femme au décolleté profond, lève son verre à ma santé.

Même ses portes de cimetière sont gaies. Un type qui raconte aussi bien des histoires simples, avant même de n’avoir jamais rien lu de lui, on sait que c’est un modeste, une sorte d’ouvrier peintre. On l’imagine comme le décrit son fils, David Mc Neil, dans « Quelques pas dans les pas d’un ange », paru il y a quelque temps déjà, chez Gallimard : un artisan, vagabond génial qui n’aime que les bars à vin, joue aux boules et vole des sucres dans les cafés.

Accoudé au zinc d’un bistrot à vin avec sa dégaine de peintre en bâtiments, il répond à l’ouvrier en bleu de travail qui lui demande s’il a un chantier dans le coin : « Je refais un plafond à l’Opéra ».

Jean-Paul Schmitt

04.03.2009

Sacré Debray !

Debray.jpgAh la grogne farceuse de Régis Debray ! À la fois grave et facétieuse.

Son coup de gueule récent contre le jeunisme m’amuse, autant que ses propositions ironiques pour en finir avec le papy-boom (« Le plan Vermeil – Modeste proposition » aux éditions Gallimard). À nous les sexagénaires et au-delà, le Régis en mal de moustaches (une pétition circule sur la toile pour en demander le retour), propose de réhabiliter une zone perdue du Larzac en parc d’attractions pour les vieux en fin de vie. Un territoire autonome, Bioland, sur les terres d’élection du moustachu faucheur : du pur Debray iconoclaste toujours en errance entre le Che et la médiologie.

Le Debray qui n’en finit pas de réinventer sa vision d’une république puisant sa source dans le sacré me semble plus intéressant. Il rend lucide quand il affirme qu’il faut que les hommes aient en commun quelque chose de plus grand qu’eux – un dieu, une nation, un idéal une journée mythologique dont ils se souviennent ensemble. Non pas que cela soit forcément bien à ses yeux, n’en déplaise aux censeurs de tous bords prompts à lui coller l’étiquette de réactionnaire. Mais, à ne pas voir ce qui nous promène entre le « moi je » et le « nous », on se condamne à être c… Jeune c… Vieux c… Ou c… sphérique

Son dernier ouvrage, « Le moment fraternité » aux éditions Gallimard, marque le retour du grand Debray, soucieux une fois encore de démythifier nos envolées pétries de raison sans raisons et nos lyrismes politiques. Bien que son auteur s’en défende, il fait ventre - au sens des conjugaisons d’ondes chères aux physiciens - avec la « fraternitude » ségolienne qui fit tant jaser et dauber. Quand il écrit « Une évasive fraternité continue d’orner nos frontons, sceaux, frontispices et en-têtes administratifs, mais le mot ne se prononce plus guère chez nos officiels, par peur du ringard ou du pompier », je pense aux reproches que certains de mes amis de gauche adressaient à celle qu’ils appellent encore la madone des estrades.

D’accord avec Régis Debray quand il écrit avec son style inimitable : « Nous n’irons plus planter en Icarie, avec un vade-mecum sous le bras, craignant trop qu’un goulag nous attende à la sortie. Mais, pour autant, ni le sweet home ni le tête-à-tête avec l’écran ni la course au rendement n’étancheront notre besoin de chanter à plusieurs, et, au-delà, celui d’appartenir à une lignée qui nous déborde et nous grandisse. Si la gagne et la secte, le trader et le gourou nous rebutent tout autant, reste à chercher la porte étroite d’où pourraient s’apercevoir en perspective les vallons familiers d’une fraternité modeste et sans terreur »

Jean-Paul Schmitt

Lyon, le 4 mars 2009

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